Petite histoire des modes
Des peuples de la Grèce antique aux musiques de film, en passant par une erreur d'étiquetage de moines copistes : comment sept couleurs ont traversé deux mille ans sans s'éteindre.
Objectifs
- Raconter d'où viennent les noms grecs des modes et comment les moines du Moyen Âge les ont recyclés
- Expliquer pourquoi cinq modes ont failli disparaître face au majeur et au mineur, et où ils ont survécu
- Citer un exemple moderne (jazz, pop ou cinéma) pour au moins deux modes
Ferme les yeux et écoute ceci comme si tu étais debout dans une église de pierre, il y a mille ans :
Mélodie · 80 à la minute · avec bourdon
Des moines ont chanté des mélodies de ce genre pendant des siècles, sans accords, sans accompagnement, juste des voix dans la pierre. Celle-ci n'est ni majeure ni mineure : elle habite le mode de ré, le dorien, que tu as rencontré à la leçon précédente. Mais son histoire commence bien avant les églises.
Des noms venus de Grèce
Ionien, dorien, éolien : à l'origine, ce sont des noms de peuples grecs. Lydien et phrygien viennent de la Lydie et de la Phrygie, deux royaumes voisins de la Grèce, dans l'actuelle Turquie. Les musiciens grecs de l'Antiquité associaient à chaque région une manière de chanter et un caractère : telle échelle rendait courageux, telle autre rêveur. De leur musique, il ne reste presque rien, quelques fragments gravés dans la pierre. Ce qui a survécu au naufrage, ce sont les noms.
L'erreur d'étiquetage la plus tenace de l'histoire
Mille ans plus tard, les moines copistes se retrouvent avec un problème très concret : des milliers de chants à mémoriser et à transmettre, sans enregistrement, d'un monastère à l'autre. Leur solution : classer les chants par familles d'échelles, comme on range une bibliothèque. Et pour donner à leur classement le prestige de la science grecque, ils ressortent les vieux noms : dorien, phrygien, lydien...
Petit détail : ils les recollent sur les mauvaises échelles. Le « dorien » des moines ne correspond pas au dorien des Grecs. Personne ne s'en aperçoit, personne ne corrige, et l'étiquetage fautif se recopie de manuscrit en manuscrit. Ce sont ces étiquettes-là, celles des moines, que nous utilisons encore aujourd'hui. Une erreur de bibliothécaire devenue vocabulaire officiel.
Deux modes prennent tout le pouvoir
Puis vient le grand rétrécissement. Au fil des siècles, les compositeurs se concentrent sur deux éclairages seulement : l'ionien et l'éolien, devenus le majeur et le mineur. Tout ce que tu as appris aux Paliers 1 et 2, les armures, les cadences, les accords qui rentrent à la maison, s'est construit autour de ces deux-là. Les cinq autres modes disparaissent des partitions savantes, chassés comme des couleurs passées de mode.
Ils ont frôlé la disparition. Frôlé seulement : pendant que les salons jouaient majeur et mineur, les modes ont continué à vivre là où personne ne notait la musique : dans les chansons qu'on se transmet de bouche à oreille. Les marins et les violoneux gardaient le dorien et le mixolydien bien vivants ; « Old Joe Clark », un air de violon traditionnel, sonne mixolydien de bout en bout :
Mélodie · 120 à la minute · avec bourdon
Et en Andalousie, le flamenco faisait du phrygien sa langue maternelle. Cette descente de quatre notes, tu l'as forcément déjà entendue quelque part :
Mélodie · 90 à la minute · avec bourdon
La revanche
Au milieu du XXe siècle, les rescapés reviennent par la grande porte. Des musiciens de jazz, fatigués des courses d'accords, cherchent des couleurs où s'installer : sur « So What », Miles Davis laisse le dorien planer pendant des minutes entières. La pop suit : « Eleanor Rigby » des Beatles est dorienne, « Norwegian Wood » mixolydienne. Et le cinéma adopte le lydien pour tout ce qui flotte, rêve ou décolle ; le thème des Simpsons commence par lui. En voici le parfum :
Mélodie · 90 à la minute · avec bourdon
Ce fa dièse au-dessus d'un bourdon de do, c'est la signature du lydien, l'éclairage préféré des musiques de film. Aujourd'hui, les sept modes sont partout : séries, jeux vidéo, pop, métal. Deux mille ans, un naufrage, une erreur d'étiquetage, trois siècles de placard, et les voilà de retour au premier plan. La suite du module t'apprend à les reconnaître à l'oreille.
À retenir
- Les noms des modes viennent de peuples et de régions de la Grèce antique ; les moines du Moyen Âge les ont recyclés pour classer leurs chants, en se trompant d'étiquettes, et ces étiquettes sont restées.
- Le majeur et le mineur (ionien et éolien) ont dominé la musique écrite pendant des siècles ; les cinq autres modes ont survécu dans les musiques populaires : marins, violoneux, flamenco.
- Le jazz, la pop et le cinéma les ont remis au premier plan : « So What » est dorien, « Norwegian Wood » mixolydienne, le thème des Simpsons lydien.